Luc Mathieu : « Un regard lucide sur la crise financière »


9 janvier 2013


Bientôt trois ans que Luc Mathieu, Secrétaire général de la fédération Banques et Assurances (CFDT), affronte les conséquences sans fin de la crise financière. Il a affûté un discours et enrichi une analyse méritant d’être écoutés.

Biologiste de formation, c’est par un hasard de circonstance que Luc Mathieu se retrouve derrière le guichet d’une agence Banque Populaire à Lyon en 1985. Quinze jours après son embauche, il prend sa carte à la CFDT. Une démarche assez exceptionnelle… « J’ai agi par réflexe, confie Luc Mathieu avec modestie. Pour moi, l’adhésion à un syndicat s’inscrivait naturellement avec le début de la vie professionnelle. C’était un acte normal ! »

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Cet engagement militant au berceau est le point de départ d’un parcours qui le mène très vite à remplir des mandats électifs auprès du personnel de sa banque. Délégué du personnel de son Comité d’entreprise, il est naturellement remarqué pour ses actions sur le terrain et devient, en 1992, le délégué syndical de sa banque avant de coiffer une mission transversale pour l’ensemble du groupe Banque Populaire.

En 2004, un conflit couve entre les élus de la Fédération des banques et les instances dirigeantes de la Confédération. Il se conclura par le départ massif de la quasi-totalité de la commission exécutive fédérale. Pour autant, la majorité des militants restent fidèle à leur fédération ; il devient urgent de reconstruire un exécutif fédéral en sollicitant de nouvelles énergies dont celle de Luc Mathieu. En 2008, il est élu à la commission exécutive de la Fédération des Banques, détaché à plein temps, c’est pour lui un nouveau tournant dans sa vie professionnelle, désormais entièrement vouée à l’action syndicale.

Le gros des effectifs syndiqués vient de la banque de détail.
Secrétaire général de la fédération depuis 2010, le mandat de Luc Mathieu est marqué l’année suivante par l’élargissement de son territoire au secteur des assurances, jusque-là intégré à la fédération des « Services » de la CFDT. Ce rattachement l’oblige à prendre en considération une population de salariés relevant souvent de petites structures faiblement syndiquées, notamment chez les courtiers et agents généraux. Cette complexité s’ajoute à celle entretenue par un secteur bancaire aux règles sociales très hétéroclites.

« Plusieurs conventions collectives régissent des métiers très proches, explique Luc Mathieu. Outre les banques commerciales regroupées par l’AFB, nous devons aussi défendre la convention collective des sociétés financières (comme les établissements de crédit), celle des sociétés de bourse (courtiers et agents de change) et les conventions collectives des banques mutualistes. »

Le gros des effectifs syndiqués vient de la banque de détail. Pendant des années la communication était opaque entre le monde des agences accueillant le grand public et le monde des marchés financiers, dont les règles élastiques et les pratiques étranges étaient toutes inconnues des personnels bancaires. Ils les ont découvertes en même temps que leurs clients avec la crise bancaire, les scandales, les escroqueries et les faillites retentissantes… « Les agents de la banque de détail sont peu formés aux rouages des marchés financiers, souligne Luc Mathieu. En ce qui me concerne, c’est en raison de ma charge d’élu CFDT, et sur le tas, que j’ai dû apprendre les mécanismes subtils de la spéculation et les pratiques d’une salle de marchés, à mesure que la crise dévoilait ses failles et ses excès. »
Conséquence de la crise : les salariés sont punis plusieurs fois.
Poussés par les événements, les patrons de la banque furent bien obligés de communiquer, notamment pour justifier les désastres devant les représentants syndicaux qui entendaient alors un discours nouveau : celui de la fragilité générale des banques et d’une exposition à des orages dont ils se croyaient à l’abri. Mais Luc Mathieu n’est pas dupe de cette soudaine transparence, précédant la grosse facture qu’on aura le culot de lui présenter. « Pas question de nous laisser punir, et cela plusieurs fois, prévient Luc Mathieu. Punis sur les salaires dont la progression est nulle depuis deux ans dans certaines entreprises. Punis sur l’emploi, avec le violent coup de frein sur les embauches. Punis par des conditions de travail déjà dégradées à ce jour. Punis parce qu’ils encaissent de front le mécontentement et les inquiétudes de la clientèle. Et punis dans leur épargne salariale, évaporée avec l’effondrement des cours de bourse. »

Luc Mathieu est bien décidé à endiguer cette menace, faisant supporter les errances et les imprudences aux soutiers de la banque de détail. Cependant, le Secrétaire général estime peu pertinente l’idée de déconnecter l’univers de la finance de son socle naturel constitué par les banques de dépôts. Les faillites spectaculaires n’ont pas forcément été causées par cette cordée solidaire qui a permis, du moins en France, de faire jouer certaines sécurités. « Le lien entre la banque de dépôt et la banque de financement et d’investissement est fondé dès lors que celle-ci touche à l’économie réelle, affirme Luc Mathieu. La séparation ne résoudra pas le problème et laisserait un pan entier des activités bancaires en roue libre, sans règles ni contrôles. »
La banque est traversée par une crise de ses valeurs
Plutôt que la séparation, Luc Mathieu plaide pour une véritable régulation du système, avec un contrôle renforcé des banques, et des entreprises impliquées dans le « shadow banking ». Selon lui, il est urgent d’entamer une réflexion sur certaines pratiques, ou certains produits dérivés, juger de leur utilité et les interdire le cas échéant. Une réflexion à mener au niveau européen, pour se donner les moyens de traquer ceux qui s’engouffrent dans toutes les failles, puis se cachent dans les paradis fiscaux. Or ce chantier vital n’est même pas commencé. « On ne se donne pas les moyens d’éviter la prochaine crise financière, regrette Luc Mathieu. Elle est donc inévitable ! » Sa position à la tête de la fédération lui impose un regard lucide sur l’avenir de son métier et l’anticipation du coût social, se traduisant déjà par des plans sociaux chez Dexia, le Crédit Immobilier et plusieurs sociétés de financement et d’investissement.

Une lucidité dont il aura grand besoin pour conduire les négociations qui feront suite aux accords interprofessionnels, comme celui sur les conditions de travail. Au centre des discussions, la question du stress est devenue l’enjeu principal dans ce secteur où les employeurs s’obstinent à n’y voir qu’un problème médical individuel, voire une fragilité du salarié stressé. En réalité le stress au travail c’est d’abord un problème d’organisation du travail et de management, analyse le Secrétaire général. Ce même management qui se satisfait de l’éternel écart de salaire entre hommes et femmes, à fonction égale, et reste sourd à la revalorisation des salaires.

« Le monde de la banque est traversé par une crise de ses valeurs, conclut Luc Mathieu. Comment parler de GPEC pour des métiers et des parcours professionnels ayant perdu toute visibilité ? C’est la question du sens qui se pose. Une question à laquelle nos dirigeants se trouvent aujourd’hui bien en peine de répondre. »


Cabinet JANVIER & ASSOCIES












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